Grèce: « Une décomposition pure et simple du système de santé »

Publié: février 27, 2014 dans Articles / Press / Grèce

ARTICLE PARU DANS LA LIBRE BELGIQUE 

ANGÉLIQUE KOUROUNIS (CORRESPONDANTE À ATHÈNES) / source

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Après six années de récession, le nombre des non-assurés en Grèce est estimé à trois millions, soit plus d’un quart de la population.
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Kostas, la soixantaine marquée, tourne à vide la poignée de la porte d’entrée du centre de soins public grec, l’Eopy d’Aghios Dimitrios, en banlieue populaire d’Athènes. Peine perdue : la porte ne s’ouvre pas. Le retraité se tourne vers les médecins et volontaires qui tiennent à même le trottoir une infirmerie de fortune. « C’est fermé et cela restera fermé pour un mois. » Kostas s’inquiète : « Qui va me prescrire mes médicaments ? » Georgos Georginis, médecin orthopédiste, arrive, le rassure. Il l’ausculte derrière des paravents et lui prescrit ses médicaments pour la tension.

Popi, qui tient la permanence, prend le relais. Elle va envoyer une demande à l’un des quarante dispensaires populaires de solidarité, qui ont ouvert dans tout le pays avec des volontaires, pour tenter de trouver les médicaments et, une fois qu’elle les aura, préviendra le patient pour qu’il vienne les chercher. Dans la foulée, pour rassurer Kostas, elle lui prend la tension et contrôle sa glycémie.

Elle soupire. « Depuis samedi, quarante personnes sont venues. On pare à l’urgence. Mais cela ne peut pas durer un mois… » Pourtant, selon le ministre de la Santé Adonis Georgiadis, les quelque cinq cents centres de soins du pays resteront fermés un mois, « le temps de réorganiser le réseau national de santé du pays ».

Les médecins ont occupé toute la semaine plusieurs centres de santé, en signe de protestation. Celui d’Aghios Dimitrios est le dernier à résister. « Vous pouvez vous imaginer cela en Belgique ? Pas moins de 5500 médecins mis en disponibilité en une nuit et, du jour au lendemain, tous les centres de sécurité sociale fermés ? Cela serait possible chez vous ?« , demande Georgos Georginis.

« Le cadet de leurs soucis »

L’Eopy est déjà le fruit d’une réforme qui a restructuré il y a deux ans l’ancienne sécurité sociale, le fameux IKA. Mais les créanciers et le gouvernement grec ont jugé les économies et la rentabilité du nouveau système « insuffisantes », d’où la création du Pedy, le Réseau national de soins du premier degré.

Reste qu’il est plus facile de liquider un système que d’en créer un nouveau. La preuve, Andonis Georgiadis n’a rien prévu pour pallier ce vide de soins, si ce n’est en envoyant les malades vers les hôpitaux déjà surchargés, en manque d’effectifs et souvent en panne de matériel le plus basique. Georgos Georginis s’emporte : « S’ils voulaient juste réformer un système qui n’était pas rentable, pourquoi ne pas l’avoir fait en le maintenant ouvert ? Le procédé montre que la santé publique est le cadet de leurs soucis, ils s’en foutent ! Le temps d’attente pour n’importe quelle consultation, je ne parle pas des urgences, est de 8 à 10 heures », dit-il. « Pour les personnes âgées ou les salariés, il est impossible d’attendre aussi longtemps. Soit ils vont dans le privé et ils payent, soit ils ne se soignent pas ou demandent au pharmacien ce qui pourrait les soulager. Ou, dans le meilleur des cas, ils vont dans l’un des dispensaires de solidarité. Quelle régression ! »

Mortalité infantile

Selon Liani Maili, présidente de Médecins du Monde Grèce, la régression ne s’arrête pas là. « La mortalité infantile a augmenté de 43 % », indique-t-elle. « Ici, la situation est extrême. On assiste à la décomposition pure et simple du système de santé. Il y a des millions de gens exclus du système. Et ceux qui en bénéficient ne peuvent y avoir accès, car il a fermé ses portes. Il y a aussi ceux, de plus en plus nombreux, qui ont un travail et un salaire, mais qui ne peuvent payer leurs médicaments. Ceux-là aussi, on doit s’en occuper. La situation est tragique. »

De fait, après six années de récession, le nombre des non-assurés en Grèce est estimé à trois millions, soit plus d’un quart de la population. Sans parler des 28 % de chômeurs qui souvent n’ont plus de droits.

La fermeture brutale de tous les centres de sécurité sociale fait penser à la fermeture tout aussi brutale de la télévision nationale grecque ERT en juin dernier. Et c’est là que le bât blesse. « C’est une chose de dire : tu ne vois plus de télé. Et une autre de dire : tu ne te soigneras plus », relève Eleni Hatzimichali, à la tête de la coordination du mouvement Solidarité pour tous, un mouvement qui rassemble toutes les initiatives de solidarité du pays.

Solidarité pour tous a fait récemment venir en Grèce un groupe de médecins allemands, qui ont tourné dans le pays pour se rendre compte par eux-mêmes de la situation. Dans leur rapport, ils ont comparé la situation des non-assurés en Grèce à celle de patients dans des pays en reconstruction après une guerre. « On ampute des diabétiques faute de soins, on laisse des cancéreux mourir, les femmes enceintes ne font plus de contrôles prénatals. C’est juste inimaginable. »

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