Un espoir tempéré, la crainte des coups tordus

Publié: février 3, 2015 dans Articles / Press / Grèce

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La percée récente des forces progressistes aux élections grecques bouleverse un appareil d’Etat contrôlé depuis quarante ans par deux familles politiques. Si les dégâts de l’austérité ont convaincu une bonne partie de la fonction publique de choisir la coalition de gauche Syriza, des réseaux extrémistes s’activent autour des corps de sécurité.

par Thierry Vincent, février 2015

Madame Rena Dourou salue chaleureusement chacun des employés de l’administration du secteur nord d’Athènes. Dans les bureaux de l’immeuble sans âme, en cet hiver particulièrement rigoureux, il fait un froid glacial. « Le manque de chauffage, c’est aussi cela, la crise et l’austérité », nous explique la gouverneure de l’Attique, région la plus peuplée de Grèce avec près de la moitié de la population du pays. Agée de 39 ans, Mme Dourou a été élue en mai 2014 lors des élections régionales qui ont consacré, ici, la victoire de Syriza, une coalition de partis de la gauche radicale opposés aux politiques dictées par la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international). Mais elle s’avoue un brin désabusée : « Le gouvernement nous met des bâtons dans les roues. Déployer notre programme s’avère difficile. »

Mme Dourou est entrée en fonctions le 1er septembre dernier. Quelques jours plus tard, les services financiers lui ont demandé de signer en urgence le projet de budget concocté par son prédécesseur, membre du parti conservateur Nouvelle Démocratie. « J’ai refusé. J’ai été élue pour appliquer ma politique et un budget favorable aux plus déshérités », nous explique-t-elle. Malgré les pressions, elle réussit finalement à imposer ses priorités. La subvention de 27 millions d’euros prévue pour la rénovation de deux stades de football appartenant à deux magnats de la construction est annulée. A la place, raconte Mme Dourou, « nous avons voté un financement de 28 millions d’euros pour les travaux contre les inondations et pour toute une série d’actions sociales, comme le réapprovisionnement en électricité des ménages qui accusent des arriérés de paiement ». 

Votée en 2010, le programme Kallikratis soumet les décisions des régions au contrôle d’une structure de l’Etat central, la direction des affaires décentralisées. Pilotée par un ancien député européen de Nouvelle Démocratie, M. Manolis Angelakas, cet organisme a refusé de valider l’embauche de cent trente-neuf agents réclamée par le nouvel exécutif de l’Attique. « Il s’agit pourtant de postes nécessaires au fonctionnement de la région », soutient Mme Dourou. Pour preuve, la gouverneure nous montre le bureau de la direction de l’éducation désespérément vide. « Le gouvernement cherche à discréditer notre parti, avance-t-elle. Voilà pourquoi une victoire de Syriza [aux élections législatives du 25 janvier 2015] est indispensable pour un vrai changement. »Périphérie d’Athènes, en ce premier samedi de janvier. Le Pavillon des sports de Faliro, superbe installation construite pour les Jeux olympiques de 2004, habituellement désert, est plein à craquer. Deux mille personnes accueillent avec ferveur le dirigeant de Syriza, M. Alexis Tsipras. « L’heure de la gauche est arrivée », scande un groupe de femmes de ménage licenciées du ministère de l’économie, poings fermés dans des gants rouges, symboles de leurs seize mois de lutte. Après une heure d’un discours enflammé promettant la fin de l’austérité, un salaire minimum brut de 751 euros (contre 586 euros aujourd’hui, et 520 pour les moins de 25 ans) et l’exemption d’impôts pour les plus démunis (moins de 12 000 euros de revenus par an), M. Tsipras quitte l’estrade sous les acclamations. Mais l’espoir semble tempéré par une sourde inquiétude.

La démocratie parlementaire, partie émergée de l’iceberg

Car, en Grèce, il y a le visible et le caché. La partie émergée de l’iceberg est une démocratie parlementaire classique, mise en place après la chute de la dictature d’extrême droite des colonels en 1974. La montée des intentions de vote pour Syriza laisse entrevoir une période d’alternance politique dans un contexte de crise économique majeure, alors que le produit intérieur brut (PIB) du pays a baissé de 24 % depuis 2008. Mais derrière ces apparences, il y a le moins avouable : un pays gouverné presque sans interruption depuis soixante ans par deux familles. A droite, les Karamanlis, conservateurs ; à gauche, les Papandréou, socialistes. Deux générations de chefs de gouvernement : l’oncle et le neveu pour les premiers ; le grand-père, le père et le petit-fils pour les seconds. Dans ce système clientéliste, les achats de voix et les emplois de complaisance au sein de la fonction publique tiennent souvent lieu de stratégie politique.Le dernier épisode de corruption politique concerne l’élection présidentielle (1). Le 18 décembre dernier, M. Pavlos Haikalis, ancienne vedette de la télévision devenue député du parti souverainiste de droite des Grecs indépendants (ANEL), a affirmé s’être vu offrir 3 millions d’euros en échange de son vote pour M. Stavros Dimas, le candidat de la coalition au pouvoir, qui devait obtenir au moins cent quatre-vingts voix (sur trois cents députés) pour être élu et éviter l’organisation d’élections législatives anticipées. Le corrupteur serait le financier Giorgios Apostolopoulos, ancien conseiller des premiers ministres Giorgios Papandréou (2009-2011) et Antonis Samaras (en fonctions depuis 2012). Homme de télévision, M. Haikalis a filmé la scène en caméra cachée, puis a diffusé les images sur Internet. Résultat ? La justice a refusé d’engager des poursuites, prétextant que les preuves avaient été recueillies illégalement. Le premier ministre Samaras ayant même déposé une plainte pour diffamation, le corrupteur présumé se retrouve à l’abri, tandis que le lanceur d’alerte devra rendre des comptes…

« Cela rappelle la stratégie de la tension »

Au cœur des institutions se cache aussi ce que les Grecs appellent le parakratos : le « para-Etat » ou l’« Etat souterrain », c’est-à-dire un réseau informel hérité de la guerre froide, composé de hauts fonctionnaires, de policiers, de militaires et de magistrats, prêts à tous les coups tordus pour éviter l’arrivée des « rouges » au pouvoir. Un tel réseau, appuyé par les services secrets américains, avait minutieusement préparé le terrain au coup d’Etat de la junte des colonels en 1967.Les vieux réflexes du parakratos n’ont pas vraiment disparu. Les entorses aux libertés de réunion, de manifestation et d’expression ont été nombreuses ces dernières années. En octobre 2012, quinze militants antifascistes ont ainsi été arrêtés après des affrontements avec les néonazis du parti Aube dorée (qui a recueilli 9,4 % des voix aux élections européennes de mai dernier) et la police. A l’issue de leur garde à vue, les interpellés ont dit avoir été torturés, photographies à l’appui. « Ils nous traitaient de sales gauchistes, raconte Giorgios, l’un des interpellés, qui a porté plainte. Ils nous ont dit : “Maintenant on a vos noms et vos adresses. Si vous parlez, on les donnera à nos amis d’Aube dorée pour qu’ils puissent venir faire un petit tour chez vous.” Ils évoquaient aussi la guerre civile qui, en Grèce, a opposé les milices de droite aux forces de gauche entre 1945 et 1949 [faisant plus de cent cinquante mille morts]. Ils se sentaient clairement en guerre contre toutce qui ressemble à la gauche progressiste (2). » Une enquête interne a été lancée par le ministère de l’intérieur.« Cela rappelle la stratégie de la tension dans l’Italie des années 1970, estime le journaliste Kostas Vaxevanis. La police laisse faire, voire encourage les troubles créés par les néonazis pour justifier le maintien d’un pouvoir fort et la répression farouche de toute contestation. » Le limogeage de plusieurs hauts responsables de la police pour leurs liens supposés avec l’organisation néonazie a confirmé le noyautage par l’extrême droite d’une partie de l’appareil de sécurité : M. Dimos Kouzilos, ancien responsable des écoutes téléphoniques au sein des services secrets grecs, a ainsi dû démissionner, tandis que M.Athanasios Skaras, le commissaire du quartier d’Agios Panteleimonas à Athènes (fief d’Aube dorée), a été brièvement incarcéré en octobre 2013. « Le parakratos repose encore sur trois piliers : la police, la justice et l’armée », nous explique Dimitris Psarras, du quotidien Le Journal des rédacteurs. Toutes trois ont été largement épargnées par les politiques d’austérité, qui ont pourtant amputé le pouvoir d’achat des fonctionnaires de moitié. Le 23 juin 2014, le Conseil d’Etat a jugé inconstitutionnelle la baisse des salaires dans ces trois secteurs.En novembre 2011, M. Papandréou, alors premier ministre, a même été inquiété par des risques de coup d’Etat militaire. En plein sommet européen de Cannes, il annonça la tenue d’un référendum sur les nouvelles mesures d’austérité imposées par l’Union européenne. Tel un élève turbulent, le chef du gouvernement grec fut convoqué par la chancelière allemande Angela Merkel et par le président français Nicolas Sarkozy. Pour justifier son référendum, M. Papandréou évoqua le risque d’un coup d’Etat (3). Mais cette menace ne fut pas prise au sérieux. Les pressions allemandes et françaises l’obligèrent à renoncer à son projet de consultation populaire, et il fut contraint de démissionner un mois plus tard.

Syriza bénéficie même de soutiens chez les patrons

« L’immense majorité des fonctionnaires grecs demeure loyale », insiste néanmoins M. Grigoris Kalomiris, du syndicat des fonctionnaires (Adedy). Sans appeler à voter formellement pour Syriza, son organisation « soutient tout parti qui reviendra sur la politique d’austérité dramatique mise en œuvre depuis cinq ans ». « Il faut distinguer les secteurs relevant de la sécurité et de la répression des autres fonctionnaires. La décision constitutionnelle concernant l’annulation des baisses de salaire dans la justice, la police et l’armée prouve bien que ce sont des secteurs à part », juge le syndicaliste. Les autres catégories de fonctionnaires n’ont aucuneraison d’avoir un a priori contre la gauche radicale : « Nous sommes parmi les premières victimes de l’austérité,rappelle Kalomiris. Le nombre de fonctionnaires a diminué d’un tiers, passant de neuf cent mille à six cent mille environ. Le salaire moyen est de 800 euros. Les salaires ont baissé de 30 % et le pouvoir d’achat de 50 %si l’on prend en compte les hausses d’impôts. »Syriza semble donc bénéficier d’un soutien important au sein de la fonction publique. Pour des raisons également historiques. « Dès l’arrivée du Pasok [parti socialiste grec] au pouvoir en 1981, Andreas Papandréou, le premier ministre d’alors, a voulu “épurer” la fonction publique des éléments souvent compromis dans la dictature des colonels, avance Psarras. Il a fait embaucher à tour de bras des proches de son parti. Cela a duré jusqu’au début des années 2000. Au point que beaucoup de fonctionnaires sont d’anciens socialistes, déçus par la dérive droitière du Pasok et aujourd’hui farouchement pro-Syriza. »La coalition bénéficie d’autres appuis plus étonnants dans la société grecque. Ainsi, une fraction du patronat ne verrait pas d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’une gauche radicale mais pragmatique. « L’austérité voulue par la troïka est un échec, admet, sous couvert d’anonymat, un chef d’entreprise du secteur des transports. La dette n’a cessé d’augmenter et la croissance a été cassée, les PME font faillite les unes après les autres. Après la cure d’austérité, une cure de relance de l’économie ne pourrait pas nous faire de mal. » Il reste impossible d’exprimer une telle analyse en public pour un patronat grec majoritairement hostile aux « rouges ». Mais le discours anticorruption de Syriza, loin des dérives clientélistes qui ont fait tant de mal au pays, trouve des partisans dans toutes les classes sociales.

Thierry Vincent, Journaliste et réalisateur.

(1) Aucun des trois tours de celle-ci (17, 23 et 29 décembre 2014) n’ayant permis la désignation d’un président, des élections législatives anticipées ont été convoquées pour le 25 janvier 2015. (2) « Grèce   : vers la guerre civile   ? », « Spécial investigation », Canal Plus, 1er septembre 2013.(3) Libération, Paris, 5 novembre 2011.

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