Entretien avec Sofia Tzitzikou

Publié: mars 13, 2015 dans Articles / Press / Grèce

source

Sofia Tzitzikou, visage de la Grèce solidaire

Sofia Tzitzikou Pharmacienne et militante, la vice-présidente de la section grecque de l’Unicef s’est convertie en bénévole au Kifa, le dispensaire social autogéré d’Athènes.

FABIEN PERRIER / Sofia Tzitzikou, pharmacienne bénévole au Kifa d’Athènes, est inquiète l’aggravation de la pauvreté dans son pays.

Sofia Tzitzikou, pharmacienne bénévole au Kifa d’Athènes, est inquiète l’aggravation de la pauvreté dans son pays.

Assise sur un tabouret, Sofia Tzitzikou s’attelle au tri d’une montagne de boîtes de médicaments en vrac. Des boîtes souvent ouvertes, parfois entamées. « On accepte tous les dons mais bien sûr on contrôle les dates de péremption »,assure-t-elle.

Sofia Tzitzikou est pharmacienne bénévole au Kifa d’Athènes, l’un des nombreux dispensaires sociaux qui ont fleuri sur les ruines du système de santé grec pour dispenser gratuitement les premiers soins et distribuer des médicaments aux millions de Grecs dorénavant sans couverture sociale.« Et dire que j’ai toujours détesté les médicaments ! ironise-t-elle. Mais ici c’est différent, je me sens bien, je me sens utile. »

L’OFFICINE MALMENÉE PAR LA CRISE

En bonne fille unique et petite-fille de pharmaciens, Sofia Tzitzikou avait dû reprendre, sans se regimber, l’officine familiale à Athènes et renoncer à ses rêves d’architecture et d’archéologie. Aujourd’hui, elle prend sa retraite anticipée pour à son tour céder le flambeau à son fils. « J’étais tellement soulagée qu’il ait lui-même choisi cette voie. Il est passionné, il s’est spécialisé en phytothérapie, il produit des savons ! » se réjouit-elle.

Évoquant ses 58 ans, elle lâche : « C’est bien jeune pour prendre une retraite… » Sofia s’est retirée au profit de son fils, marié et père d’une fillette de trois ans – « tant de ses amis et collègues ont, eux, déjà quitté le pays »– car l’officine, malmenée par la crise, ne pouvait plus générer deux salaires.

Les revenus de sa pharmacie ont chuté de 40 % ces dernières années. Les patients étant dans l’incapacité de payer la quote-part de leurs médicaments se sont raréfiés. « Mais pour certains pharmaciens, la baisse a été plus forte encore. Cinq de mes amis ont d’ailleurs dû fermer », explique-t-elle. « Vous savez, lorsque les personnes renoncent à leurs médicaments, c’est qu’elles ont déjà renoncé à presque tout. »

UNE CLASSE MOYENNE DÉCIMÉE

Au-dessus de sa petite pharmacie, les propriétaires des 22 appartements de l’immeuble n’ont pas pu acheter du fioul pour se chauffer cet hiver. Sa pharmacie, elle, bénéficie d’un système d’air conditionné. « C’est pourtant un quartier résidentiel. Mais la classe moyenne a été décimée. Maintenant il y a des riches et des pauvres », résume-t-elle.

Ce sont ces nouveaux pauvres, des chômeurs de toutes professions, des commerçants ou des petits entrepreneurs qui ont fait faillite et des migrants qui affluent au Kifa, à deux pas de la place Omonia, en plein cœur d’Athènes. Le bouche-à-oreille et les médias ont fait connaître le dispensaire indiqué par une discrète petite plaque au pied d’un immeuble de bureaux.

Médecins, dentistes et sympathisants d’un groupe d’entraide proche du parti de gauche Syriza, nouvellement au pouvoir, se sont mobilisés pour équiper et faire fonctionner les lieux. Quant au loyer de 500 €, il est en grande partie assuré par une cinquantaine de Lorrains du collectif citoyen de Meurthe-et-Moselle et de la maison franco hellénique régionale qui se cotisent tous les mois.

« ON NE PEUT PAS FERMER LES YEUX SUR CE QUI SE PASSE. »

Avec chacun des patients, Sofia Tzitzikou discute, conseille, cherche des solutions, adapte les posologies. « Surtout ne prenez qu’un cachet de 100 mg par jour, au lieu des deux de 50 mg prescrits », avertit-elle après avoir extirpé des rayonnages la boîte recherchée.

Elle s’inquiète de la pénurie d’insuline pour le traitement du diabète. « La dizaine de boîtes que nous avions est partie dans l’après-midi. Si nous n’avons pas de nouveaux arrivages, ça va être un problème pour cette semaine. »

« On ne peut pas fermer les yeux sur ce qui se passe. 650 000 enfants vivent dans des conditions de pauvreté, s’indigne-t-elle. Et on a vu la situation s’aggraver de mois en mois. L’ancien gouvernement avait décidé l’été dernier de rouvrir l’accès des hôpitaux aux personnes sans couverture sociale, mais les établissements n’ont pas de quoi les soigner. Depuis cet hiver, ils nous envoient même des malades car ils n’ont plus de médicaments ! »

————————————–

Son inspiration : l’émancipation des femmes

Au sortir de la dictature des colonels en 1975, Sofia Tzitzikou a 18 ans. Et une immense frustration accumulée d’avoir été pendant ses jeunes années le témoin impuissant de la misère et de l’injustice autour d’elle qui vivait, adolescente, une vie aisée. Elle s’engouffre alors dans les mouvements féministes pour l’émancipation des femmes, la contraception.

Faute de pouvoir échapper à sa destinée de pharmacienne, elle transforme l’officine familiale en centre d’information pour les femmes. Et se démène par-delà les frontières, parcourt l’Afrique pour l’Unicef. « Au grand désespoir de ma mère qui me disait : “Si tu avais mis toute cette énergie dans le développement de la pharmacie, tu serais millionnaire, ma fille”. »

Marie Verdier (à Athènes)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s