Dans une pharmacie sociale d’Athènes, le non vient de loin

Publié: juillet 9, 2015 dans Articles / Press / Grèce

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THOMAS LEMAHIEU
MARDI, 30 JUIN, 2015
L’HUMANITÉ
rÉfÉrendum Les images des banques fermées en Grèce tournent en boucle. D’autres, celles d’une austérité qui tue à petit feu depuis cinq ans, font moins recette.

grece2Athènes (Grèce), envoyé spécial.

Il y a un ordre. On fait la queue. Chacun son tour. Pas devant un distributeur de billets – ces pauvres écrans en passe, grâce au concours zélé de journalistes du monde entier, de détrôner l’Acropole au palmarès des monuments les plus photographiés de la capitale grecque. Plutôt une pharmacie sociale, hier, près de la place Omonia. Dans le mouvement ouvert par les dispensaires autogérés et ­dispensant des soins gratuits, créés au début de la crise humanitaire, tous les habitants, Grecs ou ­migrants, se procurent les médicaments qu’ils ne pourraient plus payer. Mais ici, pas une caméra pour lécher les visages, pas un micro pour sonder les cœurs. Cela n’apporterait rien à la propagande euro-béate, au contraire : les corps fatigués en disent trop long sur l’austérité endurée et, du coup sur les raisons profondes du non aux diktats de la troïka.

Dans la réserve où s’entassent les boîtes qui arrivent de toute l’Europe , Sofia Tzitzikou prépare les commandes, tout en remplissant un sac qu’un militant apportera à Erbil, au ­Kurdistan irakien, dans les prochains jours. « C’est une des choses que je ne supporte pas bien dans cette activité, glisse-t-elle. On doit en permanence choisir, on donne à l’un, on dit d’attendre à un autre parce qu’on n’a pas assez pour tout le monde… c’est un peu inhumain ! »

« Les gens qui viennent ici ont tout perdu 
pour beaucoup »

Animatrice du centre avec d’autres bénévoles, elle redoute, dans la guerre menée contre le peuple grec, l’arme d’un « embargo » sur les médicaments. « On a été alertés sur l’insuline, témoigne-t-elle. L’approvisionnement est garanti a priori, mais comme la Grèce n’en produit pas, nous sommes dépendants des multinationales. Or, il y a deux-trois ans, plusieurs d’entre elles avaient coupé la fourniture de certains traitements contre le cancer. Je ne veux pas dramatiser, mais là, pour les diabétiques, avoir leur insuline, c’est une question de vie ou de mort. » Au président de la Commission européenne qui a cru pouvoir railler, hier, le non au référendum grec en lançant : « Ce n’est pas parce qu’on a peur de la mort qu’on doit se suicider », Sofia Tzitzikou, qui a fait partie du comité pour la vérité sur la dette grecque mis en place à la Vouli, rétorque : « Il ferait bien de lire notre rapport préliminaire, il y trouvera tous les chiffres sur les citoyens privés de soins, sur les suicides liés à la crise. Que Jean-Claude Juncker range vite ses métaphores car dans ce pays, c’est l’austérité qui a tué et qui tue ! » Sur les murs de la pharmacie, dans la salle d’attente, une autre Europe s’affiche déjà. Il y a un poster de l’appel des résistants français pour un nouveau Conseil national de la Résistance (CNR) ; il y a une invitation à une manifestation, samedi dernier à Berlin, qui édicte : « Europa anders machen » (Faire l’Europe autrement). Ce mardi, les pharmaciennes apposeront une nouvelle affiche, celle de la campagne des dispensaires sociaux autogérés pour le non lors du référendum de dimanche prochain. « Les gens qui viennent ici ont tout perdu pour beaucoup, leur emploi, leur protection sociale », pointe encore Sofia. « Il ne leur reste que leur dignité, cette possibilité d’exister, de ne plus se laisser imposer un destin aussi funeste que celui des mémorandums. Ils comptent, nous comptons pour quelque chose. On le verra, j’espère, dimanche prochain. » Les standardistes de la pharmacie sociale ont déjà décidé – elles le racontent en éclatant de rire – de ne plus décrocher le ­téléphone en répondant : « Oui ? » Jusqu’à dimanche, elles pousseront plutôt un « non ! » retentissant.

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