Grèce : une clinique solidaire au chevet des victimes de la crise

Publié: octobre 8, 2015 dans Articles / Press / Grèce

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Konstantinos, jeune dentiste, soigne gratuitement un patient - © William Gachen

Konstantinos, jeune dentiste, soigne gratuitement un patient – © William Gachen

En Grèce, plus de 2,5 millions de personnes se retrouvent aujourd’hui sans assurance maladie. Alors que le système de santé publique a été sacrifié sur l’autel de l’austérité, des pharmacies et cliniques solidaires tentent de faire face à cette crise sanitaire. Reportage au dispensaire d’Iktinou, à Athènes.

Un stéthoscope formant un cœur. Tel est le symbole de la clinique solidaire de la rue Iktinou, située à deux pas de la mairie, en plein centre d’Athènes. C’est là, au troisième étage d’un immeuble sans âme des années 70, que le dispensaire a ouvert ses portes il y a trois ans.

En ce vendredi après-midi, une dizaine de personnes attendent dans un couloir sombre que le centre ouvre ses portes. Il est 13h30. Lorsque l’on pénètre à l’intérieur, plusieurs malades patientent sur des chaises, leurs ordonnances à la main, dans une salle d’attente moderne et claire, dont la propreté tranche avec la vétusté du corridor.

« Des hôpitaux ont fermé dans tout le pays »

« L’austérité sans précédent que connaît la Grèce a eu des répercutions tragiques sur la santé publique », déplore Kostas Kokossis, 65 ans, coordinateur de la polyclinique. Ancien haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, cet homme au calme olympien fait partie de ceux qui ont créé la clinique solidaire d’Iktinou, en 2012.

« 2,5 millions de personnes n’ont plus de sécurité socialeDes hôpitaux ont fermé dans tout le pays, y compris dans les îles, ce qui est très problématique pour les habitants », explique-t-il dans un français parfait. Une situation particulièrement grave dans la région d’Athènes, où se concentrent les deux tiers de la population grecque.

Kostas Kokossis, ancien haut fonctionnaire, est un des coordinateurs de la clinique solidaire -

Face à l’effondrement du système de santé publique, une quarantaine de cliniques autogérées et gratuites ont ainsi vu le jour à travers le pays. Celle d’Iktinou est soutenue par la fondation Solidarity4All, créée par des députés du parti SYRIZA. Si les élus s’engagent à verser 10% de leur salaire à la fondation, cette dernière reste néanmoins indépendante du parti d’Alexis Tsipras.

« C’est une initiative de citoyens volontaires, nous ne sommes pas une ONG », appuie Kostas Kokossis. Il existe d’ailleurs d’autres initiatives que Solidarity4All, comme ces programmes d’aide médicale pilotés par l’Église Orthodoxe en collaboration avec des médecins.

La crise syrienne impacte la clinique

Rue Iktinou, la moitié des patients qui viennent au dispensaire sont étrangers. « On ne demande pas de papiers, on ne fait pas de différences entre Grecs et étrangers », assure Kostas Kokossis. Des Albanais surtout, mais aussi des Égyptiens, des Pakistanais, des Libanais et, bien sûr, un nombre toujours plus important de Syriens.

Alors que la Grèce constitue l’une des principales portes d’entrée vers l’Europe de l’ouest, la situation est devenue critique. Des milliers de réfugiés syriens sont transférés des îles de la mer Egée vers des foyers humanitaires établis aux alentours d’Athènes et de Thessalonique.

Une bénévole sélectionne des médicaments dans la pharmacie - © William Gachen

« On ne pouvait pas rester les bras croisés, alors nous avons pris la décision d’envoyer des médicaments de notre pharmacie vers ces centres, comme celui d’Amigdaleza, au nord de la capitale », confie le coordinateur. Les réactions xénophobes ? Kostas Kokossis assure qu’elles sont très rares. Il en veut pour preuve les élections du 20 septembre, où le parti néo-nazi Aube Dorée, qui comptait surfer sur la crise migratoire, n’a récolté que 7% des voix. Mais les difficultés d’approvisionnement en médicament, elles, continuent de s’aggraver.

Dons de médicaments

À la clinique, dans une salle improvisée en pharmacie, des boîtes de remèdes sont empilées sur des étagères et une grande table. Deux bénévoles s’activent : pendant qu’une femme aux cheveux blancs enregistre les prescriptions dans un ordinateur, une autre accueille les malades, prend leur ordonnance et sélectionne les boîtes dans la pharmacie.

La provenance de ces traitements ? « La quasi-totalité sont des dons d’inconnus ! Chaque matin, devant l’entrée, on trouve des sacs plastiques contenant des médicaments. Parfois, des gens nous appellent pour nous proposer des boîtes non utilisées, venant de personnes décédées par exemple », répond Kostas Kokossis. Plusieurs sacs ont d’ailleurs été déposés dans la pharmacie, en attente d’être ouverts et triés. Un bel exemple de solidarité dans un pays où le prix des remèdes a flambé – les Grecs doivent parfois débourser 25% du prix de la boîte, contre 5% avant la crise.

Pharmaciennes

Pour autant, certains produits rares doivent être achetés directement par la clinique. C’est là que le fond d’urgence de Solidarity4All entre en jeu. Tout comme la solidarité internationale : « Le loyer de notre clinique est payé par des donateurs français !, lance Kostas Kokossis dans un sourire. Le matériel pour la cardiologie et les soins dentaires vient d’Allemagne et d’Autriche ».

Mais, faute de moyen, la clinique solidaire se limite pour l’heure aux soins de premier secours. Elle a donc noué des contacts avec des médecins spécialistes qui acceptent de recevoir des malades sans ressources, la clinique finançant un nombre limité de consultations.

Les bénévoles, ces « héros ! »

La polyclinique sociale fonctionne grâce à des médecins bénévoles : généralistes, cardiologues, pneumologues, neurologues, dentistes et même psychiatres. « La crise a aussi des conséquences sur la santé mentale, des gens tombent en dépression suite à la perte d’un travail ou de ruptures familiales », se désole Kostas Kokossis. En tout, quatre-vingt bénévoles travaillent ici.

Aujourd’hui, c’est le dentiste qui enchaîne les interventions. Grand gaillard de 26 ans, Konstantinos Panagiotopoulos [photo de Une, ndlr] a revêtu sa blouse bleue et s’est coiffé d’un bandana bariolé. Il arbore un grand sourire, même si la crise, il connaît : « Je suis moi-même au chômage depuis un an. J’ai choisi de devenir bénévole pour être utile et ne pas perdre la main. Je devais agir ! », lance-t-il entre deux patients. Si certains de ses confrères ont préféré s’exiler au Royaume-Uni, Konstantinos fait aujourd’hui partie des onze dentistes solidaires de la clinique, où il exerce deux fois par semaine, de 11h à 17h.

Pendant ce temps là, dans la salle d’attente, une autre bénévole note les rendez-vous dans un grand registre. « Je m’occupe du volet administratif », explique Nasia Athanasiou. La soixantaine, cette ancienne guide touristique s’est engagée bénévolement dès l’ouverture de la clinique, parce qu’elle estime que « tout le monde doit être solidaire ».

Quant aux malades, ils attendent calmement leur tour. Hommes, femmes, enfants de tous âges, Grecs ou étrangers : le public est divers. Parmi eux, Loutsi, un petit homme trapu et chauve, vient depuis deux ans pour des problèmes cardiaques. À 62 ans, il a perdu sa couverture santé. Avant, il travaillait dans la construction de piscines. C’est par des collègues qu’il a appris l’existence de ce centre. Et quand on lui demande ce qu’il pense des bénévoles, il déclare sans détour : « Ce sont des héros ! Ils sont indispensables pour vivre ! ».

Loutsi, 62 ans, a perdu sa couverture sociale depuis 2 ans - © William Gachen

Au moment de quitter la clinique solidaire, on remarque une affiche intitulée « L’Appel des Résistants ». Rédigée en français, elle incite la population à défendre les principes du Conseil National de la Résistance de 1945. Parmi eux, l’éducation, les droits sociaux mais aussi la santé. La fameuse Sécurité Sociale pour tous. Un droit fondamental désormais menacé, ici en Grèce, en 2015.

William Gachen, à Athènes

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